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Ben Dogley Ben Dogley

Concurrence déloyale ou refus de la concurrence ?

Entre protection de l’environnement, défense du modèle social et refus de la concurrence, les frontières deviennent parfois floues.

Cette semaine, les téléspectateurs français ont découvert sur France Info les images impressionnantes de l’Annie Hillina, l’un des plus grands chalutiers au monde. Long de 112 mètres, flambant neuf, capable de remonter jusqu’à 400 tonnes de poissons par jour, ce navire-usine néerlandais s’apprête à opérer à une dizaine de kilomètres des côtes françaises, au large des Hauts-de-France et de la Normandie.

Le reportage ne laissait guère place à l’ambiguïté quant au registre émotionnel mobilisé. Les expressions employées parlaient d’elles-mêmes : « aspirateur pour la ressource », « gigantisme », « effondrement des populations de poissons », « déstabilisation de l’écosystème marin ». Sur le port de Dunkerque, un pêcheur déclarait n’avoir « encore jamais pêché les 400 tonnes » que le navire néerlandais pourrait capturer en une seule journée.

Les préoccupations environnementales soulevées sont parfaitement légitimes. La surexploitation des mers constitue un sujet sérieux, et nul ne peut raisonnablement souhaiter l’épuisement des ressources halieutiques européennes. Les quotas existent précisément parce que les ressources marines ne sont pas infinies. Quant aux espèces pélagiques évoquées dans le reportage — maquereaux, chinchards, merlans bleus — elles occupent effectivement une place essentielle dans la chaîne alimentaire marine.

Mais derrière l’émotion suscitée par ce type de navire se cache une question plus large — et sans doute plus inconfortable. À partir de quand la dénonciation de la « concurrence déloyale » cesse-t-elle d’être la défense de règles communes pour devenir, plus simplement, une forme de protectionnisme ? Car dans cette affaire, un élément mérite d’être rappelé avec calme : le chalutier néerlandais opère, en principe, sous le même régime européen de quotas que les pêcheurs français. Autrement dit, le débat ne porte pas uniquement sur la légalité des pratiques de pêche. Il touche également à autre chose : notre rapport collectif à l’industrialisation, à l’échelle, à la mondialisation — et, plus fondamentalement encore, à la concurrence elle-même. Le gigantisme industriel peut choquer. Il ne constitue pas, en soi, une preuve de concurrence déloyale.

C’est là que le sujet devient intéressant. Car le terme de « concurrence déloyale », autrefois relativement précis dans son sens économique et juridique, semble aujourd’hui s’étendre bien au-delà de son périmètre traditionnel.

Historiquement, la concurrence déloyale renvoyait à des comportements clairement identifiables : fraude, contrefaçon, dumping illégal, subventions publiques massives faussant artificiellement les prix, non-respect des règles communes ou recours au travail forcé. Dans ces situations, il existe effectivement une rupture de l’équilibre concurrentiel, puisqu’un acteur bénéficie d’avantages obtenus par la tricherie, la coercition ou la violation des règles. Or, progressivement, la notion semble avoir changé de nature.

Aujourd’hui, dans de nombreux débats publics européens — et particulièrement français — la « concurrence déloyale » désigne souvent non plus une infraction aux règles, mais simplement l’existence de modèles économiques différents. Des coûts salariaux plus faibles deviennent du « dumping social ». Une réglementation moins lourde devient du « dumping réglementaire ». Une production à grande échelle devient une menace pour les « modèles artisanaux » . Une fiscalité plus compétitive devient une forme d’« injustice économique ». Autrement dit, la différence tend de plus en plus à être interprétée comme une illégitimité.

Le phénomène dépasse largement le secteur de la pêche. Le débat revient régulièrement dans d’autres secteurs agricoles. Chaque printemps, les fraises espagnoles deviennent ainsi en France le symbole récurrent d’une concurrence jugée « déloyale » en raison de coûts de production plus faibles. Pourtant, l’Espagne possède elle aussi une véritable culture gastronomique et agricole, parfois sous-estimée dans le débat français. Là encore, la frontière entre défense légitime de certaines normes et réflexe protectionniste devient parfois difficile à distinguer.  L’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur a suscité en France de vives inquiétudes concernant le bœuf sud-américain, souvent présenté comme une menace « déloyale » en raison de normes sanitaires, environnementales ou de bien-être animal différentes. Certaines critiques sont parfaitement recevables, notamment lorsque des pratiques de déforestation illégale ou de traçabilité insuffisante sont en jeu. Mais, dans bien des cas, le débat glisse subtilement d’une critique de certaines pratiques précises vers une remise en cause plus générale de la compétitivité même de producteurs étrangers.

Le même raisonnement apparaît régulièrement dans les débats sur les produits manufacturés chinois. Bien entendu, certaines préoccupations relatives aux droits humains, aux subventions publiques ou à la transparence des chaînes d’approvisionnement méritent d’être prises au sérieux. Mais il est également frappant de constater que le simple fait de produire à moindre coût est souvent perçu, en lui-même, comme suspect. Comme si une différence de coût suffisait désormais à constituer une faute morale.

Le paradoxe mérite pourtant d’être souligné. Lorsqu’un pays bénéficie d’avantages géographiques, historiques, culturels ou technologiques favorables à certaines activités, ces avantages sont généralement célébrés lorsqu’ils nous profitent.

Personne, en Scandinavie, n’accuse les vins français de « concurrence déloyale » au motif que le climat bordelais ou bourguignon constitue un avantage naturel inaccessible. Les succès français dans l’aéronautique, le luxe, le tourisme ou la pharmacie sont présentés — à juste titre — comme le produit d’un savoir-faire, d’une histoire industrielle, d’infrastructures, d’une main-d’œuvre qualifiée et d’investissements accumulés sur plusieurs décennies.

Pourquoi, dès lors, certains avantages étrangers seraient-ils spontanément considérés comme illégitimes ?

Dès le XVIIIe siècle, Adam Smith observait déjà que la prospérité naissait largement de la division du travail et des échanges. David Ricardo développera plus tard la notion d’avantage comparatif : même des économies très différentes ont intérêt à se spécialiser selon leurs forces respectives plutôt qu’à rechercher une impossible uniformité productive. Les pays ne disposent ni des mêmes ressources naturelles, ni des mêmes traditions industrielles, ni des mêmes structures démographiques, ni des mêmes systèmes sociaux, ni les mêmes cultures économiques. Certains bénéficient d’une énergie moins coûteuse ; d’autres d’une main-d’œuvre abondante ; d’autres encore d’un climat favorable, d’un réseau logistique performant ou d’une culture entrepreneuriale particulière.

Les ressources naturelles et les rapports de force géopolitiques jouent également un rôle majeur. Le Gabon, par exemple, dispose d’importantes ressources pétrolières, tout en demeurant fortement exposé aux fluctuations des marchés énergétiques mondiaux et aux tensions géopolitiques internationales. À l’inverse, des groupes comme TotalEnergies voient leurs résultats varier au gré des crises internationales et des variations du prix du pétrole, suscitant régulièrement débats politiques et accusations de « profits excessifs ». Là encore, la frontière entre avantage injuste, opportunité géopolitique et simple réalité économique devient parfois difficile à tracer. Le Japon, pauvre en ressources naturelles, a construit sa puissance sur l’organisation industrielle, l’innovation et la densité de sa population. L’Argentine bénéficie d’immenses terres agricoles propices à l’élevage bovin. Le Royaume-Uni, avec une superficie représentant à peine la moitié de celle de la France hexagonale mais une population légèrement supérieure, continue d’exercer une influence économique, financière et culturelle largement disproportionnée par rapport à sa taille territoriale. Son soft power, la puissance de la City, l’influence mondiale de la langue anglaise et le poids historique de ses institutions compensent en partie le déclin relatif de son hard power industriel et militaire. L’histoire économique russe, quant à elle, demeure marquée par les traumatismes humains de l’industrialisation forcée soviétique. La culture joue également un rôle considérable dans les comportements économiques. Lorsque je travaillais aux États-Unis, j’ai rencontré des cadres vivant presque selon la devise popularisée par le personnage de Gordon Gekko dans Wall Street : « Lunch is for wimps ». Certains se vantaient du peu de vacances qu’ils avaient prises au cours des trois années précédentes. D’autres sociétés entretiennent un rapport différent au travail, au temps libre ou à la réussite matérielle. Ces différences culturelles influencent elles aussi inévitablement les structures de compétitivité.

Les nations n’entrent pas dans la mondialisation avec les mêmes cartes en main. Certaines disposent d’un patrimoine industriel, institutionnel ou éducatif accumulé sur plusieurs siècles ; d’autres portent encore les cicatrices de guerres, de collectivisations forcées, de corruption chronique ou, dans certains cas, d’une histoire coloniale ayant profondément fragilisé leurs structures économiques et administratives. Là encore, ces réalités produisent des écarts de compétitivité qui ne relèvent pas nécessairement de la « déloyauté », mais de trajectoires historiques différentes.

 

Le protectionnisme moral : la nouvelle frontière économique

Il serait évidemment absurde de prétendre que toutes les préoccupations environnementales ou sociales ne constituent qu’un simple prétexte protectionniste. Les questions liées à la déforestation, à la pollution maritime, aux émissions carbone, au travail forcé ou à certaines pratiques industrielles méritent d’être prises au sérieux. L’histoire récente rappelle d’ailleurs que certaines dérives industrielles peuvent avoir des conséquences sanitaires majeures, comme l’a montré la crise de la vache folle dans les années 1990. Une économie moderne ne peut durablement ignorer les externalités qu’elle produit. Mais il serait tout aussi naïf d’ignorer une autre réalité : dans les économies développées, les arguments moraux et environnementaux occupent désormais une place croissante dans la régulation de la concurrence internationale.

Le phénomène est compréhensible. Depuis plusieurs décennies, les sociétés occidentales se montrent de plus en plus réticentes à défendre ouvertement des politiques protectionnistes classiques. Le souvenir historique des guerres commerciales, la mondialisation des chaînes de valeur et l’attachement officiel au libre-échange rendent politiquement plus délicate toute rhétorique assumée de fermeture économique.

Hormis le retour récent de certaines formes assumées de protectionnisme américain sous Donald Trump, le protectionnisme contemporain emprunte rarement le langage frontal des barrières douanières. Il parle plus volontiers celui de la morale, du climat, de l’éthique, de la souveraineté ou de la durabilité. La transformation est subtile, mais importante. Hier, on accusait un concurrent étranger de vendre « trop peu cher ». Aujourd’hui, on l’accuse plus volontiers de ne pas produire selon les « bonnes » normes sociales, environnementales ou sanitaires.

Dans certains cas, cette critique est parfaitement justifiée. Une entreprise qui contourne volontairement des règles environnementales ou exploite une main-d’œuvre dans des conditions inacceptables bénéficie effectivement d’un avantage concurrentiel artificiel. Il existe alors une rupture réelle de l’équité économique. Mais la frontière devient plus floue lorsque l’on considère comme intrinsèquement illégitime toute différence de modèle économique. Car au fond, que signifie exactement une « concurrence équitable » entre des pays qui n’ont ni les mêmes ressources, ni les mêmes structures sociales, ni les mêmes niveaux de développement, ni les mêmes choix politiques ?

Prenons un exemple simple. La France fait le choix — parfaitement respectable — d’un modèle social coûteux : protection sociale étendue, fiscalité élevée, droit du travail complexe, normes sanitaires strictes, exigences environnementales croissantes. Ce modèle produit des avantages indéniables en matière de protection sociale et de qualité de vie. Mais il génère également des coûts de production plus élevés. Or ces coûts ne disparaissent pas magiquement dans une économie ouverte. Dès lors, une tentation apparaît : considérer que les producteurs étrangers qui opèrent sous des contraintes différentes bénéficient nécessairement d’un avantage « injuste ». C’est ici que la notion de « concurrence déloyale » commence parfois à glisser d’une logique juridique vers une logique civilisationnelle. Autrement dit, la concurrence devient suspecte non parce qu’elle viole les règles, mais parce qu’elle reflète un autre arbitrage collectif entre coût, efficacité, protection sociale, environnement et pouvoir d’achat.

Le débat sur le bœuf du Mercosur illustre parfaitement cette ambiguïté. Certaines critiques relatives à la traçabilité, à la déforestation illégale ou à l’usage de substances interdites en Europe relèvent d’enjeux légitimes. Mais d’autres arguments reviennent implicitement à considérer qu’un producteur étranger ne devrait pouvoir accéder au marché européen qu’à condition d’adopter un modèle agricole proche du modèle européen lui-même. Or une telle logique pose une question délicate : le commerce international a-t-il encore un sens si chaque pays exige des autres qu’ils produisent exactement selon ses propres préférences sociales, réglementaires et environnementales ? La question devient encore plus sensible lorsque les normes environnementales servent indirectement à protéger certains secteurs déjà fragilisés par la concurrence internationale.

Le mécanisme est politiquement efficace. Une mesure présentée comme écologique bénéficie d’une légitimité morale immédiate. Celui qui la conteste peut rapidement être soupçonné d’hostilité envers l’environnement lui-même. Pourtant, derrière certaines réglementations se jouent aussi des rapports de force économiques très classiques : protection des producteurs nationaux, maintien des parts de marché, limitation de la concurrence étrangère ou ralentissement de certaines mutations industrielles.

L’histoire économique montre d’ailleurs que les sociétés ont souvent tendance à habiller leurs intérêts matériels d’un vocabulaire plus noble. Hier, on parlait de patriotisme économique. Aujourd’hui, on parle plus volontiers de durabilité, de souveraineté ou d’éthique des chaînes d’approvisionnement. Les motivations peuvent être sincères. Elles n’en produisent pas moins parfois des effets protectionnistes très concrets. Le cas du chalutier néerlandais révèle précisément cette tension.

Si le problème est la surexploitation des ressources halieutiques, alors la réponse logique consiste à renforcer les quotas ou les règles applicables à tous les acteurs, quelle que soit leur nationalité. Mais si le problème devient essentiellement la taille du navire, son efficacité industrielle ou le modèle économique qu’il incarne, alors le débat change profondément de nature. On ne parle plus seulement d’écologie. On commence à parler, plus discrètement, d’une difficulté croissante à accepter certaines conséquences de la concurrence elle-même.

Le paradoxe français : célébrer ses propres avantages, dénoncer ceux des autres

Le débat devient particulièrement intéressant lorsqu’il révèle une forme d’asymétrie intellectuelle dans notre manière de percevoir la compétition internationale. Lorsqu’un avantage économique bénéficie à la France, il est généralement présenté — souvent à juste titre — comme l’expression d’un savoir-faire, d’une tradition, d’une excellence industrielle ou culturelle. Lorsqu’un avantage similaire bénéficie à un concurrent étranger, il tend plus facilement à être interprété comme une anomalie, voire comme une forme de concurrence suspecte.

La France célèbre volontiers ses grands vins, son industrie du luxe, son aéronautique, son tourisme, son nucléaire civil ou encore certaines filières agroalimentaires comme autant de réussites fondées sur l’histoire, la géographie, la qualité des infrastructures, la formation de sa main-d’œuvre ou l’accumulation de capital technique et culturel au fil des décennies. Et elle a raison de le faire.

Personne ne songe sérieusement à accuser les vins de Bordeaux ou de Bourgogne de « concurrence déloyale » au motif que le climat français, la qualité du terroir ou plusieurs siècles de tradition viticole constituent des avantages naturels dont ne disposent pas les producteurs scandinaves. Aucun pays ne réclame que l’industrie aéronautique française soit pénalisée au nom d’un « rééquilibrage » destiné à protéger des pays moins avancés technologiquement. Les succès de Dassault, de LVMH ou de certaines entreprises pharmaceutiques françaises sont perçus comme le résultat normal d’avantages comparatifs patiemment construits. Or le raisonnement économique ne change pas fondamentalement lorsque d’autres pays bénéficient, eux aussi, de certains avantages spécifiques.

Les Pays-Bas disposent d’une longue tradition maritime, d’infrastructures portuaires extrêmement performantes et d’une culture commerciale historiquement tournée vers les économies d’échelle et le commerce international. La Chine bénéficie d’un immense écosystème industriel, d’une logistique intégrée et d’un vaste réservoir de main-d’œuvre. Certains pays d’Amérique du Sud disposent de terres agricoles abondantes et de coûts fonciers très inférieurs à ceux de l’Europe occidentale. D’autres encore profitent d’une énergie moins coûteuse ou d’une réglementation plus légère. Ces différences peuvent produire des déséquilibres économiques inconfortables. Elles ne constituent pas automatiquement des formes de tricherie.

Le problème apparaît lorsque toute différence de compétitivité tend progressivement à être interprétée comme une forme d’injustice. Dans cette logique, un concurrent devient acceptable à condition de :

·       supporter les mêmes coûts ;

·       appliquer les mêmes normes ;

·       adopter le même modèle social ;

·       produire selon les mêmes méthodes ;

·       et parfois même partager la même vision philosophique de l’économie.

Mais à partir de ce moment-là, la notion même de concurrence commence à perdre son sens. Car le commerce international n’a jamais reposé sur l’existence de conditions parfaitement identiques entre nations. Il repose précisément sur le fait que les pays sont différents : par leur géographie, leur histoire, leur démographie, leurs ressources, leurs institutions, leurs traditions industrielles ou leurs choix politiques.

Les économistes classiques parlaient d’« avantages comparatifs ». Le terme peut paraître abstrait ; il décrit pourtant une réalité très simple : les sociétés humaines ne disposent ni des mêmes atouts ni des mêmes contraintes, et ces différences produisent naturellement des spécialisations. Or une partie du débat contemporain semble glisser vers une autre idée : la concurrence ne serait réellement acceptable qu’entre économies organisées de manière relativement similaire. C’est une évolution majeure. Elle conduit progressivement à transformer le libre-échange en un échange conditionnel entre pays jugés suffisamment proches sur le plan réglementaire, social, environnemental ou fiscal. Les divergences de modèles économiques cessent alors d’être perçues comme des réalités normales du système international pour devenir des anomalies qu’il faudrait corriger. Cette logique contient une contradiction discrète mais profonde. Les économies européennes souhaitent à la fois :

·       préserver des standards sociaux et environnementaux élevés ;

·       maintenir leur pouvoir d’achat ;

·       protéger certains secteurs traditionnels ;

·       défendre l’ouverture commerciale ;

·       et conserver leur compétitivité mondiale.

Or ces objectifs ne sont pas toujours compatibles. Une économie ne peut simultanément rechercher les coûts de production les plus élevés au monde tout en s’étonnant ensuite de voir apparaître des producteurs étrangers plus compétitifs.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faille abandonner toute norme sociale ou environnementale au nom d’une concurrence sans limite. La question n’est pas de choisir entre régulation et jungle économique. Elle consiste plutôt à déterminer à partir de quel moment la défense légitime de certaines normes devient une tentative implicite d’imposer au reste du monde les coûts spécifiques de nos propres choix collectifs. Car au fond, une vérité inconfortable demeure : dans une économie ouverte, les modèles sociaux ont un prix. Le modèle social français a un coût — et c’est un choix parfaitement légitime. Sur ce point, un malentendu mérite d’être dissipé d’emblée.

Reconnaître que le modèle social français engendre des coûts économiques élevés ne revient ni à le mépriser, ni à souhaiter sa disparition. La France a fait, au fil des décennies, des choix collectifs qui traduisent une certaine conception de la solidarité, du travail, de la protection sociale et du rôle de l’État. Ces choix sont le produit d’une histoire politique, sociale et culturelle particulière. Protection sociale étendue, retraites relativement généreuses, système de santé largement mutualisé, réglementation du travail protectrice, fiscalité redistributive, normes environnementales exigeantes : l’ensemble forme un modèle cohérent, auquel une grande partie de la population française demeure attachée. En revanche, il faut reconnaître que ce modèle produit aussi certains bénéfices réels. La pauvreté extrême y reste plus contenue que dans plusieurs économies anglo-saxonnes. L’accès aux soins demeure relativement large. Les infrastructures publiques, malgré leurs fragilités croissantes, restent globalement solides. Quant à la qualité de vie française — souvent enviée à l’étranger — elle ne tombe pas du ciel.

Les pays nordiques, quant à eux, souvent moins enclins à présenter leur modèle social comme étant « unique au monde », parviennent parfois à combiner protection sociale élevée, compétitivité internationale et marchés du travail plus flexibles que celui de la France. Le contraste mérite d’être observé avec attention.

Aucune organisation économique ne fonctionne sans arbitrages. Comme le dit l’expression populaire, on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Comme le rappelle la notion économique de coût d’opportunité, choisir une priorité implique souvent de renoncer partiellement à une autre. Les protections sociales ont un coût. Les normes ont un coût. Les prélèvements obligatoires ont un coût. Les contraintes administratives ont un coût. Et ces coûts se répercutent inévitablement, d’une manière ou d’une autre, sur les prix, les marges, les charges des entreprises ou la compétitivité internationale. Or c’est précisément ici qu’apparaît une tension croissante dans le débat économique français. La France semble parfois vouloir simultanément :

·       conserver un modèle social parmi les plus protecteurs au monde ;

·       limiter fortement certaines formes d’industrialisation ;

·       maintenir des réglementations nombreuses ;

·       réduire le temps de travail ;

·       défendre des standards environnementaux élevés ;

·       tout en exigeant de rester compétitive face à des économies qui ont effectué des arbitrages différents.

Cette tension n’est pas nécessairement insoluble. Mais elle devient problématique lorsque les écarts de compétitivité qui en résultent sont systématiquement requalifiés en « concurrence déloyale ». Car à ce moment-là, le débat cesse progressivement de porter sur nos propres choix collectifs pour être déplacé vers la supposée illégitimité des autres. Autrement dit, au lieu de reconnaître qu’un modèle économique plus protecteur implique mécaniquement certains surcoûts, la tentation apparaît de considérer que les producteurs étrangers devraient être pénalisés pour ne pas supporter les mêmes contraintes. C’est là que le raisonnement devient délicat.

Un pays est parfaitement libre d’imposer à ses entreprises des normes sociales, environnementales ou sanitaires élevées. Mais peut-il raisonnablement exiger que l’ensemble du reste du monde adopte exactement les mêmes arbitrages économiques avant d’accepter la concurrence ? La question mérite d’être posée avec honnêteté.

Car si chaque espace économique commence à considérer ses propres préférences réglementaires comme des standards universels devant s’imposer à tous, alors le commerce international devient progressivement conditionné à une homogénéisation quasi complète des modèles de société. Le risque est alors double. D’une part, cette logique peut conduire à une multiplication de barrières non tarifaires extrêmement difficiles à distinguer d’un protectionnisme classique. D’autre part, elle peut nourrir une forme de déresponsabilisation économique collective : les difficultés de compétitivité sont moins analysées comme le produit de certains arbitrages internes que comme la conséquence de pratiques étrangères jugées « anormales ». Le débat français sur la concurrence contient parfois cette ambiguïté.

Lorsque des produits étrangers moins chers apparaissent sur le marché, la réaction consiste fréquemment à rechercher en quoi cette compétitivité serait « injuste », plutôt qu’à se demander si certaines rigidités internes, certains coûts structurels ou certains choix collectifs participent également à l’écart observé.

Or une économie ouverte implique nécessairement une confrontation entre différents modèles d’organisation de la production. Les États-Unis privilégient historiquement davantage la flexibilité et l’innovation rapide. Les pays nordiques combinent protection sociale élevée et marchés du travail souvent plus souples qu’en France. L’Allemagne s’appuie fortement sur sa puissance industrielle et son tissu d’entreprises exportatrices. Certains pays asiatiques accordent une place centrale à la compétitivité manufacturière et à l’investissement de long terme. La France, elle, privilégie souvent davantage la protection sociale, l’intervention publique et une certaine qualité de vie collective. Aucun de ces arbitrages n’est intrinsèquement immoral. Mais aucun ne peut non plus prétendre être exempt de conséquences économiques.

Dans ce contexte, qualifier systématiquement de « déloyale » toute concurrence issue de modèles différents revient, au fond, à refuser implicitement le principe même de pluralité économique entre nations. Et peut-être est-ce là le véritable sujet que révèle, bien au-delà du seul chalutier néerlandais, une partie du débat contemporain sur la mondialisation. Voulons-nous encore réellement de la concurrence ?

Au fond, le débat autour du chalutier néerlandais dépasse très largement la seule question de la pêche industrielle. Il révèle une interrogation plus profonde, plus diffuse, et sans doute plus inconfortable : les sociétés européennes — et particulièrement la France — acceptent-elles encore pleinement les conséquences de la concurrence dans une économie ouverte ? Car la concurrence produit rarement des résultats harmonieux ou rassurants. Elle crée des gagnants et des perdants. Elle favorise certaines régions, certains secteurs, certaines technologies et certains modèles d’organisation au détriment d’autres. Elle récompense parfois l’innovation ; parfois l’échelle ; parfois les coûts plus faibles ; parfois des avantages géographiques ou historiques accumulés depuis plusieurs siècles. En d’autres termes, elle produit des écarts.

Or une partie croissante du débat public semble désormais considérer ces écarts eux-mêmes comme suspects. Lorsqu’un concurrent étranger devient plus efficace, plus productif ou moins coûteux, la question posée n’est plus seulement : « respecte-t-il les règles ? » mais de plus en plus souvent : « devrait-il réellement avoir le droit d’être aussi compétitif ? » La nuance est essentielle. Dans le premier cas, il s’agit de défendre un cadre commun. Dans le second, il s’agit progressivement de limiter les conséquences mêmes de la concurrence.

Le glissement est discret, mais fondamental. Il traduit peut-être une difficulté plus générale des sociétés développées à accepter certaines réalités de la mondialisation contemporaine. Car pendant plusieurs décennies, l’ouverture économique a souvent été perçue de manière relativement asymétrique : les exportations nationales étaient célébrées comme des signes de réussite, tandis que les importations concurrentes étaient plus facilement perçues comme des menaces.

La France aime — légitimement — vendre ses avions, ses vins, ses produits de luxe, ses cosmétiques, ses médicaments ou ses technologies à travers le monde. Mais lorsque d’autres pays utilisent leurs propres avantages comparatifs pour concurrencer certaines productions européennes, le langage du débat change souvent de nature. La compétition devient plus facilement « déloyale », « insoutenable » ou « incompatible avec nos valeurs ». Milton Friedman rappelait souvent qu’une grande partie du commerce international consiste moins en une compétition entre nations qu’en une coopération entre consommateurs, travailleurs et entreprises cherchant mutuellement à améliorer leur situation. Cette idée paraît aujourd’hui presque contre-intuitive dans des sociétés où le commerce international est de plus en plus perçu à travers le prisme du rapport de force, de la souveraineté ou de la menace économique.

Cette évolution ne concerne d’ailleurs pas uniquement la France. On la retrouve, sous des formes différentes, aux États-Unis, au Royaume-Uni ou ailleurs en Europe. La mondialisation, longtemps présentée comme un horizon naturel, suscite désormais davantage de méfiance politique, sociale et culturelle. Le paradoxe est que cette méfiance apparaît souvent précisément dans les économies qui ont le plus bénéficié de l’ouverture internationale.

L’Union européenne demeure l’un des plus grands espaces exportateurs du monde. Ses entreprises profitent massivement de l’accès aux marchés étrangers. Ses consommateurs bénéficient quotidiennement de produits importés à moindre coût. Ses industries s’intègrent profondément dans des chaînes de valeur mondialisées. Mais dans le même temps, la tolérance politique à l’égard de certaines formes de concurrence semble diminuer. D’où cette multiplication progressive :

·       des clauses environnementales ;

·       des mécanismes d’ajustement carbone ;

·       des exigences de traçabilité ;

·       des normes ESG ;

·       des restrictions sanitaires ;

·       des obligations réglementaires complexes ;

·       et des dispositifs de filtrage économique de plus en plus sophistiqués.

Encore une fois, beaucoup de ces instruments répondent à des préoccupations légitimes. Une économie moderne ne peut raisonnablement ignorer les enjeux climatiques, sanitaires ou sociaux. Mais une question demeure : à partir de quel moment ces mécanismes cessent-ils principalement de corriger certaines externalités pour devenir aussi des outils de limitation concurrentielle ? Le sujet est délicat parce qu’il touche à une contradiction difficilement résoluble des démocraties occidentales contemporaines. Nous voulons :

·       des prix bas ;

·       des protections sociales élevées ;

·       des normes environnementales exigeantes ;

·       des industries locales préservées ;

·       des emplois bien rémunérés ;

·       une forte capacité d’exportation ;

·       et une ouverture commerciale mondiale.

Or ces objectifs entrent parfois en tension les uns avec les autres. L’économie, contrairement à la politique, possède cette particularité désagréable : elle oblige tôt ou tard à arbitrer.

Le débat sur le chalutier néerlandais agit finalement comme un révélateur de cette tension plus large. Car derrière les images spectaculaires du navire-usine se dessine une question beaucoup plus fondamentale : voulons-nous encore d’une concurrence internationale réelle — c’est-à-dire entre économies différentes, sociétés différentes et modèles différents — ou seulement d’une concurrence suffisamment encadrée pour ne jamais remettre en cause nos propres équilibres internes ?

Car si chaque différence de coût, de réglementation, de fiscalité, de modèle social, d’échelle industrielle ou de structure productive finit par être assimilée à une forme d’illégitimité, alors la notion même d’avantage comparatif devient progressivement suspecte. Et avec elle, peut-être, l’idée même d’économie ouverte.

Une vérité demeure pourtant difficile à contourner : dans un monde concurrentiel, tous les écarts ne sont pas des injustices. Certains sont simplement le reflet de choix collectifs différents, d’histoires différentes — et parfois, tout simplement, d’une plus grande efficacité économique. Cette réalité vaut d’ailleurs aussi à l’échelle individuelle. Dans Le Tempo de la Finance, j’écrivais :

« À mon sens, nous devons reconnaître l’existence des différences et des forces individuelles. Quand j’entends parler d’“inégalités”, je pense parfois à l’écart entre mes compétences footballistiques et celles de Paul Pogba. Malgré ma passion pour ce sport, je n’aurais jamais joué à Manchester United. Paul Pogba, lui, possédait un talent exceptionnel que je n’ai tout simplement jamais reçu. »

Pourtant, j’ai deux pieds.

— Ben Dogley

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Portrait IV — Anne-Robert Turgot

La réforme impossible

Le ministre qui voulut libérer l’économie avant la Révolution

Le moment

La France ne manque pas de réformes. Elle manque de réformateurs… capables de survivre à leurs réformes. Ces dernières années, les débats autour des retraites, de la dépense publique, ou encore de la libéralisation de certains secteurs ont révélé une constante : toute tentative de transformation structurelle se heurte à une résistance immédiate, diffuse, mais redoutablement efficace.

Les gouvernements annoncent. Les oppositions s’organisent. Les compromis s’empilent. Et, bien souvent, la réforme se dilue. Le phénomène n’a rien de nouveau. Il constitue même l’un des fils conducteurs de l’histoire économique française.

Car bien avant les débats contemporains, un homme avait déjà compris — et expérimenté — cette vérité : réformer une économie est une chose ; réformer une société qui vit de ses rigidités en est une autre. Cet homme, c’est Anne-Robert Turgot.

Un homme en avance sur son temps

Lorsque Turgot devient contrôleur général des finances en 1774, la France est déjà engagée sur une trajectoire périlleuse : finances publiques fragiles, système fiscal inégalitaire, structures économiques rigides. Mais là où d’autres voient une situation à gérer, Turgot voit un système à transformer.

Inspiré par les physiocrates, il défend une idée simple — et, pour l’époque, profondément subversive : la richesse ne se décrète pas ; elle se libère. Autrement dit, l’économie fonctionne mieux lorsqu’on la laisse respirer. Une idée qui, aujourd’hui encore, suscite débats et crispations.

Le tempo de la réforme

Turgot ne manque ni de lucidité ni de cohérence. Il comprend que les blocages économiques français ne tiennent pas à un manque de ressources, mais à un excès de contraintes :

  • corporations fermées

  • privilèges fiscaux

  • régulations étouffantes

Sa stratégie est claire : supprimer les entraves pour permettre à l’économie de produire davantage.

Mais là où Turgot se distingue, c’est dans sa compréhension — ou plutôt son pari — sur le tempo. Il agit vite. Très vite. Abolition des corvées. Libéralisation du commerce des grains.
Tentatives de simplification fiscale. Une série de mesures cohérentes, mais politiquement explosives.

L’erreur — ou le courage — de la simultanéité

C’est ici que se joue le cœur du problème. Turgot ne commet pas une erreur économique. Il commet — ou assume — une erreur de tempo. En cherchant à transformer rapidement un système profondément enraciné, il sous-estime une réalité fondamentale : les structures économiques peuvent évoluer plus vite que les structures sociales qui les soutiennent.

Chaque réforme prise isolément est défendable. Ensemble, elles deviennent insupportables pour ceux qui en vivent. Les corporations protestent. L’aristocratie s’inquiète. Les bénéficiaires du système résistent. Et, comme souvent, la coalition des intérêts menacés se révèle plus puissante que la logique économique.

Une chute prévisible

En 1776 — tandis que les colonies américaines proclament leur indépendance et posent les bases d’un nouvel ordre politique —, Turgot, lui, est contraint de quitter ses fonctions à peine deux ans après sa nomination. Sa chute ouvre la voie à d’autres figures, dont Jacques Necker, appelé à reprendre une situation déjà dégradée.

L’ironie est presque parfaite. Turgot tente de réformer en profondeur. Necker tente de gérer — et de rassurer. L’un cherche à transformer le système. L’autre à le stabiliser. Aucun des deux ne parviendra à éviter la crise.

De Turgot à aujourd’hui

L’histoire de Turgot résonne avec une actualité troublante. Aujourd’hui encore, les gouvernements sont confrontés à la même équation :

  • réformer suffisamment pour rester crédibles

  • mais pas trop vite pour rester en place

Le problème n’est pas tant de savoir quoi faire. Les diagnostics sont souvent partagés. Le problème est de savoir quand, et surtout à quel rythme. Trop lentement, et la réforme devient inutile. Trop rapidement, et elle devient politiquement intenable.

Le paradoxe de la réforme

Turgot incarne une tension centrale de toute politique économique : ce qui est rationnel à long terme est souvent inacceptable à court terme. La réforme exige du temps. La politique exige des résultats immédiats. Entre les deux, le tempo devient décisif. Et c’est précisément là que se joue le destin des réformateurs.

Une leçon pour le présent

Turgot n’a pas échoué faute d’avoir compris l’économie. Il a échoué pour avoir sous-estimé la résistance du réel. Ou, plus précisément, pour avoir tenté d’imposer un tempo que la société n’était pas prête à suivre. Il ne suffit pas d’avoir raison. Encore faut-il que le moment soit propice — ou que l’on sache le créer.

Conclusion

Anne-Robert Turgot n’a pas transformé durablement l’économie française. Mais il a révélé une vérité essentielle : les réformes ne se jugent pas seulement à leur contenu, mais à leur tempo. En voulant libérer l’économie avant que la société ne soit prête à l’accepter,
il a incarné — presque malgré lui — la figure du réformateur condamné. Non pas parce qu’il avait tort. Mais parce qu’il avait raison… trop tôt.

Pour aller plus loin

Les Maîtres du Tempo est une série mensuelle consacrée aux figures qui ont façonné le rythme de la finance en France — et, à travers lui, notre rapport aux réformes économiques, à leur séquencement et à leur tempo.

Cette série prolonge les réflexions développées dans Le Tempo de la Finance — L’histoire de la finance en France.

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Ben Dogley Ben Dogley

Que se passe-t-il aux États-Unis ? À la fois une guerre mal conçue et un voyage dans l’espace. Ce dernier peut nous redonner de l’espoir : l’Amérique du Nord retrouve peut-être ce qu’elle fait le mieux, la découverte. On voit ici à la fois le désespoir et la joie de l’être humain. Cette opposition entre le rêve américain et son pendant cauchemardesque se retrouve dans les écrits d’Adam Smith. L’un des premiers penseurs de l’économie moderne, il s’est interrogé sur la condition humaine.

Adam Smith, c’était le premier économiste, non ?

Il faisait partie des Lumières écossaises, un groupe de penseurs intéressés par la philosophie morale et les débuts des sciences sociales. Il réfléchissait à l’activité humaine et au rôle de l’État. Son premier grand livre est La Théorie des sentiments moraux (1759). Plus tard, il développe l'un de ces thèmes dans son œuvre la plus connue : La Richesse des nations (1776).

L’inventeur du marché libre ?

Smith observe que le commerce favorise l’ordre politique. Il remarque aussi que plus la richesse augmente, plus le pouvoir peut diminuer. Contrairement à Montesquieu ou Steuart, il s’appuie sur des observations concrètes. Par exemple, il critique les politiques mercantilistes comme les « Corn Laws », qui ont provoqué des famines. Il n'est pas opposé à toute forme d'intervention de manière absolue : il critique des politiques précises.

Était-il pour la non-intervention ?

Pas exactement. Smith pense que l’économie peut progresser même dans un contexte politique imparfait. La politique peut être irrationnelle (« la folie des hommes »), mais l’économie peut avancer tant que certaines limites ne sont pas dépassées.

Cette idée d’un équilibre instable entre intervention et autonomie économique fait écho aux dynamiques analysées dans Le Tempo de la Finance.

Il ne défend donc pas une absence totale d’intervention, mais une intervention limitée et raisonnable.

Et la “main invisible” ?

On dit souvent que Smith défend le laissez-faire total. Mais ce n’est pas si simple. Contrairement à certaines idées modernes, il ne voit pas la croissance économique comme forcément positive. Il reste prudent face au progrès matériel.

Quel lien avec Artemis II ?

Dans La Richesse des nations, Smith explique que chacun agit selon ses intérêts, mais que cela peut bénéficier à toute la société. La diversité des activités permet de répondre aux besoins du plus grand nombre.

Dans La Théorie des sentiments moraux, il explique aussi que nos besoins matériels sont limités. Si nous cherchons la richesse, c’est surtout pour des raisons sociales et émotionnelles, comme la reconnaissance. Pour lui, cela correspond à l’idée d’« améliorer notre condition ».

Source: HIRSCHMAN, Albert O. (2014), Les passions et les intérêts.

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Ben Dogley Ben Dogley

Portrait III — Blaise Pascal: Le calcul du hasard - le hasard apprivoisé ou l’illusion du contrôle ?

En ce mois de mars 2026, dans le détroit d’Ormuz, les pétroliers avancent… ou attendent. Certains négocient leur passage, d’autres rebroussent chemin, mais tous recalculent — non pas tant leur itinéraire que leur exposition au risque. Le quasi-blocage de ce corridor stratégique, par lequel transite habituellement près de 20 % du pétrole mondial, a suffi à provoquer une réaction en chaîne : envolée des prix du brut, hausse du carburant, et explosion des primes d’assurance pour les navires.

Pour certains armateurs, assurer une seule traversée représente désormais plusieurs millions d’euros. Dans ce contexte, une question s’impose : faut-il passer… ou attendre ? Ce qui ressemble à un dilemme logistique est en réalité une décision profondément intellectuelle. Car derrière chaque choix se cache un raisonnement discret, presque invisible : quelle est la probabilité du pire — et combien sommes-nous prêts à payer pour l’éviter ?

Retour à une question de jeu

Tout commence, comme souvent en finance, par quelque chose de parfaitement sérieux : un problème de jeu.

En 1654, un joueur pose une question simple : comment partager équitablement les gains d’un jeu de hasard interrompu avant son terme ? Une question mineure, en apparence — le genre de litige que l’on pourrait régler à l’amiable ou abandonner avec un haussement d’épaules.

Pascal et Fermat en décident autrement. Plutôt que de trancher le différend, ils entreprennent de comprendre la logique du hasard lui-même. On aurait pu s’arrêter là. Heureusement — ou malheureusement — ils ont insisté.

La rupture intellectuelle

Avant Pascal, l’incertitude appartient au domaine du destin. On la subit, on la redoute, et l’on s’autorise parfois à la commenter après coup — ce qui, il faut bien le reconnaître, ne présente guère de risque.

Pascal introduit une idée radicale : le hasard peut être pensé, et mieux encore, il peut être calculé. Dans les cercles de Port-Royal, où la rigueur intellectuelle rivalise avec la ferveur spirituelle, émerge une intuition décisive : la gravité d’un risque ne suffit pas — il faut aussi en mesurer la probabilité.

Formulé ainsi, cela semble presque évident. Comme toutes les idées qui changent le monde — une fois qu’elles l’ont changé. 

L’invention du futur calculable

Avec Pascal apparaît une notion fondatrice : l’espérance mathématique. Une décision ne dépend plus uniquement de ce qui peut arriver, mais de la probabilité que cela arrive. Un gain spectaculaire mais improbable peut ainsi se révéler moins rationnel qu’un gain modeste mais fréquent.

Ce déplacement est considérable. On ne décide plus en fonction d’un scénario unique, mais en fonction d’une distribution de scénarios. Le futur cesse d’être une énigme opaque pour devenir un espace partiellement structuré, suffisamment du moins pour justifier une décision éclairée.

De Pascal à la finance moderne

Les conséquences de cette révolution intellectuelle sont immenses. Les travaux de Pascal et Fermat posent les bases de l’assurance, de l’actuariat, de la gestion des risques, et plus largement de la finance moderne.

Très vite, ces idées trouvent des applications concrètes. On commence à fixer des primes non plus en fonction de l’intuition ou de l’expérience, mais en fonction de probabilités. Ce qui, en théorie, est une avancée remarquable. En pratique, cela revient parfois à préférer une erreur élégamment calculée à une ignorance assumée — ce qui, convenons-en, est déjà un progrès. 

Un monde façonné par le calcul

Revenons à Ormuz. Lorsqu’un armateur décide de faire traverser un pétrolier dans une zone à risque, il ne fait rien d’autre que ce que Pascal a rendu possible : il évalue une probabilité, estime une perte potentielle, et compare avec un gain attendu.

Les assureurs traduisent cette probabilité en prime ; les marchés, en prix. Ainsi, derrière chaque fluctuation, chaque arbitrage, chaque décision, se trouve une même mécanique : donner une forme rationnelle à ce qui ne l’est pas tout à fait.

Le paradoxe du contrôle

Et pourtant, malgré cette sophistication croissante, les crises persistent, les modèles échouent, et les événements dits “improbables” semblent se produire avec une régularité presque suspecte.

Ce n’est pas un défaut du système ; c’en est la nature. Pascal n’a jamais promis d’éliminer le hasard. Il a simplement permis de le fréquenter avec davantage de méthode — ce qui est déjà considérable, et accessoirement extrêmement rassurant… jusqu’à ce que cela ne le soit plus.

Une leçon pour notre époque

À l’ère des algorithmes et de l’intelligence artificielle, la tentation est grande de croire que tout peut être anticipé. Après tout, nous disposons de données, de modèles, et de machines capables d’apprendre. Il ne nous manque, en somme, que la certitude.

Pascal nous rappelle une vérité plus sobre. Nous ne maîtrisons pas le futur. Nous maîtrisons seulement la manière dont nous organisons notre ignorance — ce qui, aussi sophistiqué soit-il, reste une construction.

Conclusion

Blaise Pascal n’a pas inventé la finance, mais il en a profondément modifié la logique. En transformant le hasard en objet de calcul, il a rendu possible un monde dans lequel le risque peut être évalué, échangé et monétisé.

Un monde dans lequel nous continuons à évoluer — avec une certaine assurance, et une incertitude intacte.

Pour aller plus loin

Les Maîtres du Tempo est une série mensuelle consacrée aux figures qui ont façonné le rythme de la finance en France — et, à travers lui, notre rapport au risque, au temps et à l’incertitude.

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Ben Dogley Ben Dogley

Portrait II — John Law Visionnaire : joueur ou pyromane monétaire ?

Portrait II — John Law Visionnaire : joueur ou pyromane monétaire ?

L'histoire n'est pas une simple liste de faits et d’évènements mais tisse une toile complexe de causes et d'effets, ponctuée de flux et de reflux. Le tempo de la finance n’est pas un long fleuve tranquille ; le rythme dans le développement de la finance en France a connu des hauts et des bas, des périodes de prospérité matérielles et des crises, comme partout ailleurs…
— Le Tempo de la Finance

Au début du XVIIIᵉ siècle, la France ressemble à une grande puissance épuisée : un royaume prestigieux, une cour fastueuse… et des caisses vides. Les guerres de Louis XIV ont laissé une dette colossale et une économie exsangue. C’est dans ce contexte qu’arrive un Écossais au passé sulfureux, joueur invétéré, théoricien audacieux et séducteur notoire : John Law.

Peu de personnages auront incarné à ce point l’ambivalence de la finance — capable d’engendrer prospérité et catastrophe avec la même facilité.

Un étranger qui promettait la richesse

Law ne propose pas une réforme fiscale, ni une politique d’austérité. Il propose quelque chose de beaucoup plus radical : remplacer l’or par la confiance.

En 1716, sous la Régence de Philippe d’Orléans, il fonde à Paris la Banque Générale. Pour la première fois en France, des billets de banque circulent en échange de dépôts métalliques. Deux ans plus tard, la banque devient Banque Royale : les billets sont désormais garantis par le roi lui-même.

Pour les Parisiens, l’expérience est fascinante. Des files se forment devant les guichets. Le papier semble capable de créer de la richesse presque par magie. La monnaie cesse d’être un métal rare pour devenir un instrument politique et économique. Law avait compris avant beaucoup d’autres que la monnaie n’est pas seulement une marchandise — c’est un système de croyances.

La promesse du Nouveau Monde

En 1719, Law pousse l’expérience encore plus loin avec la Compagnie du Mississippi, chargée d’exploiter la Louisiane française. Il transforme la dette publique en actions de la compagnie, promettant que les richesses du Nouveau Monde rembourseront tout.

Le mécanisme est d’une modernité stupéfiante : dette restructurée, fusion d’entreprises, monopole commercial, expansion monétaire et spéculation boursière — le tout intégré dans un seul système.

Paris entre alors dans une fièvre spéculative sans précédent. La rue Quincampoix devient l’équivalent d’un Wall Street improvisé. Des fortunes naissent en quelques jours. Les actions s’envolent de 500 à 10 000 livres tournois en un an. Pour la première fois en France, la richesse semble pouvoir surgir non du travail ou de la terre, mais de la finance elle-même.

Quand la confiance s’évapore

Mais toute bulle repose sur un principe fragile : tant que tout le monde croit, le système tient.

En 1720, les rumeurs de banqueroute déclenchent une panique. Les investisseurs veulent convertir leurs billets en or — un or que la Banque Royale ne possède plus en quantité suffisante. La confiance se transforme en ruée.

La bulle éclate avec une violence extrême.

Des émeutes éclatent. Des fortunes disparaissent. Une bousculade meurtrière rue Vivienne symbolise l’effondrement du système. L’économie française est durablement traumatisée. La méfiance envers le papier-monnaie persistera pendant des générations.

Law, autrefois célébré, devient l’homme le plus détesté du royaume. Il fuit Paris déguisé, laissant derrière lui ruines financières et ressentiment populaire.

Visionnaire ou charlatan ?

Réduire John Law à un escroc serait pourtant une erreur historique. Ses idées — monnaie fiduciaire, banque centrale, gestion active de la dette publique, rôle de la liquidité — sont aujourd’hui au cœur des systèmes économiques modernes. Il avait compris que la croissance dépend autant du crédit et de la circulation monétaire que de la richesse existante.

Son échec ne tient pas seulement à ses théories, mais à l’absence d’institutions capables d’encadrer une innovation aussi radicale. Comme souvent en finance, il fut à la fois en avance sur son temps… et victime de cette avance.

L’héritage paradoxal

Le système de Law a laissé un pays ruiné — mais aussi des leçons durables :

  • la puissance de la confiance collective

  • les dangers de la spéculation incontrôlée

  • l’importance de la régulation

  • le rôle central de la monnaie dans l’économie

Il a également contribué indirectement à structurer les marchés financiers français, notamment avec la création de la Bourse de Paris en 1724 pour encadrer les transactions. Ainsi, l’homme qui a provoqué l’une des plus grandes catastrophes financières de l’Ancien Régime a aussi ouvert la voie à la finance moderne.

Un personnage profondément contemporain

Trois siècles plus tard, l’histoire de John Law résonne étrangement avec notre époque : politiques monétaires expansionnistes, bulles spéculatives, innovations financières disruptives, débats sur la création monétaire. La finance continue de fonctionner sur ce même fil invisible : la confiance.

Law n’était ni un simple aventurier ni un génie incompris. Il fut l’incarnation d’une vérité dérangeante : les systèmes financiers les plus puissants sont aussi les plus fragiles.

Pour aller plus loin

Les Maîtres du Tempo est une série mensuelle dédiée aux grandes figures de la finance française, telles qu’elles apparaissent et prennent sens dans Le Tempo de la Finance — L’histoire de la finance en France.

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L'histoire n'est pas une simple liste de faits et d’évènements mais tisse une toile complexe de causes et d'effets, ponctuée de flux et de reflux. Le tempo de la finance n’est pas un long fleuve tranquille ; le rythme dans le développement de la finance en France a connu des hauts et des bas, des périodes de prospérité matérielles et des crises, comme partout ailleurs…
— Le Tempo de la Finance

Au début du XVIIIᵉ siècle, la France ressemble à une grande puissance épuisée : un royaume prestigieux, une cour fastueuse… et des caisses vides. Les guerres de Louis XIV ont laissé une dette colossale et une économie exsangue. C’est dans ce contexte qu’arrive un Écossais au passé sulfureux, joueur invétéré, théoricien audacieux et séducteur notoire : John Law.

Peu de personnages auront incarné à ce point l’ambivalence de la finance — capable d’engendrer prospérité et catastrophe avec la même facilité.

Un étranger qui promettait la richesse

Law ne propose pas une réforme fiscale, ni une politique d’austérité. Il propose quelque chose de beaucoup plus radical : remplacer l’or par la confiance.

En 1716, sous la Régence de Philippe d’Orléans, il fonde à Paris la Banque Générale. Pour la première fois en France, des billets de banque circulent en échange de dépôts métalliques. Deux ans plus tard, la banque devient Banque Royale : les billets sont désormais garantis par le roi lui-même.

Pour les Parisiens, l’expérience est fascinante. Des files se forment devant les guichets. Le papier semble capable de créer de la richesse presque par magie. La monnaie cesse d’être un métal rare pour devenir un instrument politique et économique. Law avait compris avant beaucoup d’autres que la monnaie n’est pas seulement une marchandise — c’est un système de croyances.

La promesse du Nouveau Monde

En 1719, Law pousse l’expérience encore plus loin avec la Compagnie du Mississippi, chargée d’exploiter la Louisiane française. Il transforme la dette publique en actions de la compagnie, promettant que les richesses du Nouveau Monde rembourseront tout.

Le mécanisme est d’une modernité stupéfiante : dette restructurée, fusion d’entreprises, monopole commercial, expansion monétaire et spéculation boursière — le tout intégré dans un seul système.

Paris entre alors dans une fièvre spéculative sans précédent. La rue Quincampoix devient l’équivalent d’un Wall Street improvisé. Des fortunes naissent en quelques jours. Les actions s’envolent de 500 à 10 000 livres tournois en un an. Pour la première fois en France, la richesse semble pouvoir surgir non du travail ou de la terre, mais de la finance elle-même.

Quand la confiance s’évapore

Mais toute bulle repose sur un principe fragile : tant que tout le monde croit, le système tient.

En 1720, les rumeurs de banqueroute déclenchent une panique. Les investisseurs veulent convertir leurs billets en or — un or que la Banque Royale ne possède plus en quantité suffisante. La confiance se transforme en ruée.

La bulle éclate avec une violence extrême.

Des émeutes éclatent. Des fortunes disparaissent. Une bousculade meurtrière rue Vivienne symbolise l’effondrement du système. L’économie française est durablement traumatisée. La méfiance envers le papier-monnaie persistera pendant des générations.

Law, autrefois célébré, devient l’homme le plus détesté du royaume. Il fuit Paris déguisé, laissant derrière lui ruines financières et ressentiment populaire.

Visionnaire ou charlatan ?

Réduire John Law à un escroc serait pourtant une erreur historique. Ses idées — monnaie fiduciaire, banque centrale, gestion active de la dette publique, rôle de la liquidité — sont aujourd’hui au cœur des systèmes économiques modernes. Il avait compris que la croissance dépend autant du crédit et de la circulation monétaire que de la richesse existante.

Son échec ne tient pas seulement à ses théories, mais à l’absence d’institutions capables d’encadrer une innovation aussi radicale. Comme souvent en finance, il fut à la fois en avance sur son temps… et victime de cette avance.

L’héritage paradoxal

Le système de Law a laissé un pays ruiné — mais aussi des leçons durables :

  • la puissance de la confiance collective

  • les dangers de la spéculation incontrôlée

  • l’importance de la régulation

  • le rôle central de la monnaie dans l’économie

Il a également contribué indirectement à structurer les marchés financiers français, notamment avec la création de la Bourse de Paris en 1724 pour encadrer les transactions. Ainsi, l’homme qui a provoqué l’une des plus grandes catastrophes financières de l’Ancien Régime a aussi ouvert la voie à la finance moderne.

Un personnage profondément contemporain

Trois siècles plus tard, l’histoire de John Law résonne étrangement avec notre époque : politiques monétaires expansionnistes, bulles spéculatives, innovations financières disruptives, débats sur la création monétaire. La finance continue de fonctionner sur ce même fil invisible : la confiance.

Law n’était ni un simple aventurier ni un génie incompris. Il fut l’incarnation d’une vérité dérangeante : les systèmes financiers les plus puissants sont aussi les plus fragiles.

Pour aller plus loin

Les Maîtres du Tempo est une série mensuelle dédiée aux grandes figures de la finance française, telles qu’elles apparaissent et prennent sens dans Le Tempo de la Finance — L’histoire de la finance en France.

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Ben Dogley Ben Dogley

Portrait I — Jean-Baptiste Colbert, ou l’art de gouverner le temps

Cette semaine, à Davos, dirigeants politiques, patrons de multinationales et grands argentiers du monde se succèdent pour parler d’avenir.
Une question, pourtant, demeure presque absente : qui, aujourd’hui, est encore capable d’organiser le temps économique d’un pays ?

Cette semaine, à Davos, dirigeants politiques, patrons de multinationales et grands argentiers du monde se succèdent à la tribune pour parler d’avenir. Transition énergétique, souveraineté, intelligence artificielle, résilience des économies : tout semble pensé à l’horizon 2030 — parfois 2050 — dans un ballet parfaitement chorégraphié de bonnes intentions. Les panels s’enchaînent, les déclarations s’alignent, les promesses se diffusent en temps réel sur les réseaux. Le futur est partout. Le temps, lui, est absent.

Car une question demeure presque invisible derrière ce théâtre du présent perpétuel :
qui, aujourd’hui, est encore capable d’organiser le temps économique d’un pays ?

Il y a trois siècles, un homme en France s’est posé cette question de manière radicalement concrète. Jean-Baptiste Colbert ne parlait pas de “vision”. Il bâtissait des ports, des manufactures, des règles, des filières. Il ne promettait pas l’avenir : il le rendait possible.

Colbert est l’un de ces rares ministres dont le nom a traversé les siècles pour devenir un adjectif. Le “colbertisme” est souvent invoqué — parfois caricaturé — chaque fois que la France s’interroge sur le rôle de l’État dans l’économie. Pourtant, derrière l’étiquette figée, se cache une pensée profondément moderne : gouverner, c’est d’abord maîtriser des temporalités.

Lorsque Louis XIV l’appelle en 1661, le royaume est financièrement épuisé, administrativement désorganisé, économiquement dépendant. Les guerres ont vidé les caisses, les fermiers généraux prospèrent sur le chaos fiscal, les importations grèvent la balance commerciale. Colbert n’est ni un idéologue ni un prophète. C’est un administrateur obsessionnel. Il classe, compte, standardise, réglemente. Il impose des normes de qualité aux manufactures, développe les ports, crée des compagnies commerciales, protège les productions nationales par des barrières douanières. Son mercantilisme n’est pas une doctrine abstraite : c’est une réponse à une contrainte historique. Pour exister dans la durée, la puissance doit produire.

Colbert comprend quelque chose d’essentiel : l’économie n’obéit pas au rythme des discours ni à celui des batailles. Elle exige un temps long, discipliné, cumulatif. Il ne suffit pas de gagner une guerre ; encore faut-il être capable de financer la suivante, de nourrir la population, d’équiper les armées, de stabiliser la monnaie. Gouverner, pour Colbert, c’est synchroniser des temporalités hétérogènes : celle du Trésor, celle des récoltes, celle des chantiers navals, celle des routes et des canaux, celle des apprentissages industriels.

Derrière le mythe du ministre autoritaire se dessine une intuition structurante : sans infrastructure, il n’y a pas de souveraineté. Sans industrie, il n’y a pas d’indépendance. Sans recettes durables, il n’y a pas d’État. Le pouvoir politique n’est pas qu’un art de décider ; c’est un art de rendre possible dans le temps ce que l’on proclame dans l’instant.

Trois siècles plus tard, la France redécouvre ces évidences sous une lumière brutale. La pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions commerciales, la transition énergétique ont rappelé que les chaînes de valeur mondialisées ne sont ni neutres ni éternelles. Masques, médicaments, semi-conducteurs, énergie : la dépendance n’est pas un concept, c’est une vulnérabilité stratégique.

On parle aujourd’hui de “réindustrialisation”, de “planification écologique”, de “souveraineté technologique”. Le vocabulaire a changé, mais la question est identique à celle de Colbert : comment un État peut-il peser sur son destin économique dans un monde contraint ?

La tentation est grande de faire de Colbert un ancêtre commode pour légitimer des politiques contemporaines. Ce serait une erreur. Colbert n’était ni un keynésien avant l’heure, ni un nationaliste économique au sens moderne. Il ne rejetait pas le commerce international ; il cherchait à en inverser le rapport de force. Il ne méprisait pas le marché ; il voulait l’encadrer pour qu’il serve la puissance du royaume. Ce qu’il refusait, en revanche, c’était l’abandon. L’idée que l’ordre économique puisse être laissé à sa seule inertie.

Son monde n’était pas celui de la concurrence parfaite. Le nôtre ne l’est pas davantage. Derrière chaque grande industrie se tiennent aujourd’hui des États : subventions, normes, accès aux matières premières, contrôle des technologies critiques. Les États-Unis investissent massivement dans leurs filières stratégiques. La Chine planifie sur plusieurs décennies. L’Europe hésite encore entre régulation et ambition.

Dans ce contexte, la dette publique devient centrale. Colbert savait déjà que l’endettement n’est pas qu’un problème comptable. C’est une question de crédibilité temporelle. Une dette n’est supportable que si l’avenir est productif. L’État peut s’endetter pour investir, mais seulement si ces investissements modifient réellement la trajectoire du pays. Sinon, la dette n’est qu’un report de fragilité.

Le colbertisme authentique n’est pas une politique de dépenses aveugles. C’est une politique d’architecture. Il ne s’agit pas d’arroser indistinctement, mais de construire des structures capables de produire dans le temps : ports, routes, écoles techniques, normes industrielles, cadres juridiques. Colbert ne cherchait pas l’effet d’annonce ; il cherchait la continuité.

C’est précisément ce qui manque souvent à nos démocraties contemporaines. Le cycle politique est court ; le cycle économique est long ; le cycle industriel est très long. Entre ces temporalités disjointes, la tentation est forte de privilégier l’immédiat, le visible, le réversible. Or, l’industrie ne se pilote pas à coups de lois de finances annuelles. Elle se bâtit sur des horizons de vingt, trente, quarante ans.

Colbert n’aurait pas compris une politique industrielle réduite à des slogans. Il aurait demandé : où sont les filières ? Où sont les compétences ? Où sont les débouchés ? Où est la cohérence d’ensemble ? Il aurait surtout rappelé que l’État n’est pas là pour remplacer les entrepreneurs, mais pour créer un environnement où leur effort devient cumulatif plutôt qu’aléatoire.

Il y a chez lui une leçon profondément actuelle : la souveraineté n’est pas une posture, c’est une organisation du temps. Un pays est souverain lorsqu’il peut absorber les chocs sans perdre sa capacité d’agir. Lorsqu’il dispose de marges de manœuvre financières, industrielles, technologiques. Lorsqu’il n’est pas condamné à réagir dans l’urgence à chaque crise.

Colbert savait que l’économie est une mécanique lente. Qu’on ne transforme pas un pays en cinq ans. Que les réformes véritables sont celles dont les effets ne sont visibles qu’après le départ de ceux qui les ont lancées. Gouverner, c’est accepter de travailler pour des héritiers inconnus.

À l’heure où Davos met en scène l’avenir dans des formats calibrés, Colbert nous rappelle que le futur ne se proclame pas : il se construit. Non par des déclarations, mais par des architectures. Non par des slogans, mais par des enchaînements.

Une politique économique n’est pas un geste isolé ; c’est une partition. Elle exige mesure, rythme, continuité. Elle suppose que quelqu’un, quelque part, accepte de penser le temps comme une responsabilité.

C’est cette idée du tempo — ce lien intime entre finance, pouvoir et durée — que j’ai tenté d’explorer dans Le Tempo de la Finance. Colbert en fut l’un des premiers chefs d’orchestre. À l’heure où la France cherche à redevenir maîtresse de son avenir économique, il mérite d’être relu, non comme une relique, mais comme une question vivante :

avons-nous encore le courage politique de gouverner le temps ?

 

Les Maîtres du Tempo est une série mensuelle dédiée aux grandes figures de la finance française, telles qu’elles apparaissent et prennent sens dans Le Tempo de la Finance — L’histoire de la finance en France.
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