Portrait III — Blaise Pascal: Le calcul du hasard - le hasard apprivoisé ou l’illusion du contrôle ?
En ce mois de mars 2026, dans le détroit d’Ormuz, les pétroliers avancent… ou attendent. Certains négocient leur passage, d’autres rebroussent chemin, mais tous recalculent — non pas tant leur itinéraire que leur exposition au risque. Le quasi-blocage de ce corridor stratégique, par lequel transite habituellement près de 20 % du pétrole mondial, a suffi à provoquer une réaction en chaîne : envolée des prix du brut, hausse du carburant, et explosion des primes d’assurance pour les navires.
Pour certains armateurs, assurer une seule traversée représente désormais plusieurs millions d’euros. Dans ce contexte, une question s’impose : faut-il passer… ou attendre ? Ce qui ressemble à un dilemme logistique est en réalité une décision profondément intellectuelle. Car derrière chaque choix se cache un raisonnement discret, presque invisible : quelle est la probabilité du pire — et combien sommes-nous prêts à payer pour l’éviter ?
Retour à une question de jeu
Tout commence, comme souvent en finance, par quelque chose de parfaitement sérieux : un problème de jeu.
En 1654, un joueur pose une question simple : comment partager équitablement les gains d’un jeu de hasard interrompu avant son terme ? Une question mineure, en apparence — le genre de litige que l’on pourrait régler à l’amiable ou abandonner avec un haussement d’épaules.
Pascal et Fermat en décident autrement. Plutôt que de trancher le différend, ils entreprennent de comprendre la logique du hasard lui-même. On aurait pu s’arrêter là. Heureusement — ou malheureusement — ils ont insisté.
La rupture intellectuelle
Avant Pascal, l’incertitude appartient au domaine du destin. On la subit, on la redoute, et l’on s’autorise parfois à la commenter après coup — ce qui, il faut bien le reconnaître, ne présente guère de risque.
Pascal introduit une idée radicale : le hasard peut être pensé, et mieux encore, il peut être calculé. Dans les cercles de Port-Royal, où la rigueur intellectuelle rivalise avec la ferveur spirituelle, émerge une intuition décisive : la gravité d’un risque ne suffit pas — il faut aussi en mesurer la probabilité.
Formulé ainsi, cela semble presque évident. Comme toutes les idées qui changent le monde — une fois qu’elles l’ont changé.
L’invention du futur calculable
Avec Pascal apparaît une notion fondatrice : l’espérance mathématique. Une décision ne dépend plus uniquement de ce qui peut arriver, mais de la probabilité que cela arrive. Un gain spectaculaire mais improbable peut ainsi se révéler moins rationnel qu’un gain modeste mais fréquent.
Ce déplacement est considérable. On ne décide plus en fonction d’un scénario unique, mais en fonction d’une distribution de scénarios. Le futur cesse d’être une énigme opaque pour devenir un espace partiellement structuré, suffisamment du moins pour justifier une décision éclairée.
De Pascal à la finance moderne
Les conséquences de cette révolution intellectuelle sont immenses. Les travaux de Pascal et Fermat posent les bases de l’assurance, de l’actuariat, de la gestion des risques, et plus largement de la finance moderne.
Très vite, ces idées trouvent des applications concrètes. On commence à fixer des primes non plus en fonction de l’intuition ou de l’expérience, mais en fonction de probabilités. Ce qui, en théorie, est une avancée remarquable. En pratique, cela revient parfois à préférer une erreur élégamment calculée à une ignorance assumée — ce qui, convenons-en, est déjà un progrès.
Un monde façonné par le calcul
Revenons à Ormuz. Lorsqu’un armateur décide de faire traverser un pétrolier dans une zone à risque, il ne fait rien d’autre que ce que Pascal a rendu possible : il évalue une probabilité, estime une perte potentielle, et compare avec un gain attendu.
Les assureurs traduisent cette probabilité en prime ; les marchés, en prix. Ainsi, derrière chaque fluctuation, chaque arbitrage, chaque décision, se trouve une même mécanique : donner une forme rationnelle à ce qui ne l’est pas tout à fait.
Le paradoxe du contrôle
Et pourtant, malgré cette sophistication croissante, les crises persistent, les modèles échouent, et les événements dits “improbables” semblent se produire avec une régularité presque suspecte.
Ce n’est pas un défaut du système ; c’en est la nature. Pascal n’a jamais promis d’éliminer le hasard. Il a simplement permis de le fréquenter avec davantage de méthode — ce qui est déjà considérable, et accessoirement extrêmement rassurant… jusqu’à ce que cela ne le soit plus.
Une leçon pour notre époque
À l’ère des algorithmes et de l’intelligence artificielle, la tentation est grande de croire que tout peut être anticipé. Après tout, nous disposons de données, de modèles, et de machines capables d’apprendre. Il ne nous manque, en somme, que la certitude.
Pascal nous rappelle une vérité plus sobre. Nous ne maîtrisons pas le futur. Nous maîtrisons seulement la manière dont nous organisons notre ignorance — ce qui, aussi sophistiqué soit-il, reste une construction.
Conclusion
Blaise Pascal n’a pas inventé la finance, mais il en a profondément modifié la logique. En transformant le hasard en objet de calcul, il a rendu possible un monde dans lequel le risque peut être évalué, échangé et monétisé.
Un monde dans lequel nous continuons à évoluer — avec une certaine assurance, et une incertitude intacte.
Pour aller plus loin
Les Maîtres du Tempo est une série mensuelle consacrée aux figures qui ont façonné le rythme de la finance en France — et, à travers lui, notre rapport au risque, au temps et à l’incertitude.
Cette série prolonge les réflexions développées dans Le Tempo de la Finance — L’histoire de la finance en France.
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