Portrait II — John Law Visionnaire : joueur ou pyromane monétaire ?

L'histoire n'est pas une simple liste de faits et d’évènements mais tisse une toile complexe de causes et d'effets, ponctuée de flux et de reflux. Le tempo de la finance n’est pas un long fleuve tranquille ; le rythme dans le développement de la finance en France a connu des hauts et des bas, des périodes de prospérité matérielles et des crises, comme partout ailleurs…
— Le Tempo de la Finance

Au début du XVIIIᵉ siècle, la France ressemble à une grande puissance épuisée : un royaume prestigieux, une cour fastueuse… et des caisses vides. Les guerres de Louis XIV ont laissé une dette colossale et une économie exsangue. C’est dans ce contexte qu’arrive un Écossais au passé sulfureux, joueur invétéré, théoricien audacieux et séducteur notoire : John Law.

Peu de personnages auront incarné à ce point l’ambivalence de la finance — capable d’engendrer prospérité et catastrophe avec la même facilité.

Un étranger qui promettait la richesse

Law ne propose pas une réforme fiscale, ni une politique d’austérité. Il propose quelque chose de beaucoup plus radical : remplacer l’or par la confiance.

En 1716, sous la Régence de Philippe d’Orléans, il fonde à Paris la Banque Générale. Pour la première fois en France, des billets de banque circulent en échange de dépôts métalliques. Deux ans plus tard, la banque devient Banque Royale : les billets sont désormais garantis par le roi lui-même.

Pour les Parisiens, l’expérience est fascinante. Des files se forment devant les guichets. Le papier semble capable de créer de la richesse presque par magie. La monnaie cesse d’être un métal rare pour devenir un instrument politique et économique. Law avait compris avant beaucoup d’autres que la monnaie n’est pas seulement une marchandise — c’est un système de croyances.

La promesse du Nouveau Monde

En 1719, Law pousse l’expérience encore plus loin avec la Compagnie du Mississippi, chargée d’exploiter la Louisiane française. Il transforme la dette publique en actions de la compagnie, promettant que les richesses du Nouveau Monde rembourseront tout.

Le mécanisme est d’une modernité stupéfiante : dette restructurée, fusion d’entreprises, monopole commercial, expansion monétaire et spéculation boursière — le tout intégré dans un seul système.

Paris entre alors dans une fièvre spéculative sans précédent. La rue Quincampoix devient l’équivalent d’un Wall Street improvisé. Des fortunes naissent en quelques jours. Les actions s’envolent de 500 à 10 000 livres tournois en un an. Pour la première fois en France, la richesse semble pouvoir surgir non du travail ou de la terre, mais de la finance elle-même.

Quand la confiance s’évapore

Mais toute bulle repose sur un principe fragile : tant que tout le monde croit, le système tient.

En 1720, les rumeurs de banqueroute déclenchent une panique. Les investisseurs veulent convertir leurs billets en or — un or que la Banque Royale ne possède plus en quantité suffisante. La confiance se transforme en ruée.

La bulle éclate avec une violence extrême.

Des émeutes éclatent. Des fortunes disparaissent. Une bousculade meurtrière rue Vivienne symbolise l’effondrement du système. L’économie française est durablement traumatisée. La méfiance envers le papier-monnaie persistera pendant des générations.

Law, autrefois célébré, devient l’homme le plus détesté du royaume. Il fuit Paris déguisé, laissant derrière lui ruines financières et ressentiment populaire.

Visionnaire ou charlatan ?

Réduire John Law à un escroc serait pourtant une erreur historique. Ses idées — monnaie fiduciaire, banque centrale, gestion active de la dette publique, rôle de la liquidité — sont aujourd’hui au cœur des systèmes économiques modernes. Il avait compris que la croissance dépend autant du crédit et de la circulation monétaire que de la richesse existante.

Son échec ne tient pas seulement à ses théories, mais à l’absence d’institutions capables d’encadrer une innovation aussi radicale. Comme souvent en finance, il fut à la fois en avance sur son temps… et victime de cette avance.

L’héritage paradoxal

Le système de Law a laissé un pays ruiné — mais aussi des leçons durables :

  • la puissance de la confiance collective

  • les dangers de la spéculation incontrôlée

  • l’importance de la régulation

  • le rôle central de la monnaie dans l’économie

Il a également contribué indirectement à structurer les marchés financiers français, notamment avec la création de la Bourse de Paris en 1724 pour encadrer les transactions. Ainsi, l’homme qui a provoqué l’une des plus grandes catastrophes financières de l’Ancien Régime a aussi ouvert la voie à la finance moderne.

Un personnage profondément contemporain

Trois siècles plus tard, l’histoire de John Law résonne étrangement avec notre époque : politiques monétaires expansionnistes, bulles spéculatives, innovations financières disruptives, débats sur la création monétaire. La finance continue de fonctionner sur ce même fil invisible : la confiance.

Law n’était ni un simple aventurier ni un génie incompris. Il fut l’incarnation d’une vérité dérangeante : les systèmes financiers les plus puissants sont aussi les plus fragiles.

Pour aller plus loin

Les Maîtres du Tempo est une série mensuelle dédiée aux grandes figures de la finance française, telles qu’elles apparaissent et prennent sens dans Le Tempo de la Finance — L’histoire de la finance en France.

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